Trophée Anonym’Us Nouvelle N°5

Eh oui ,eh oui, voici la nouvelle n° 5 en lice du Trophée Anonym’Us qui s’intitule Ascension !

Une nouvelle dans la montagne, préparez vos chaussures de marche et « on déroule le pied », très important de bien dérouler le pied quand on doit crapahuter dans les bois, les forêts, la montagne… surtout pour une randonnée noire !

Belle lecture !

Trophée Anonym'us

 

Ascension

 

Ses mains frôlent le lichen et l’abrasion sèche de la roche. La marcheuse respire par goulées lentes, d’une profondeur calculée, et les crampons usés de ses chaussures se verrouillent à la pierre noire. Ce sont de bonnes chaussures, confortables et renforcées de cuir et le poids de la marcheuse porte d’un côté puis de l’autre, un roulement tranquille qui épouse le moindre écueil. Qui fait fi de la fatigue. Des strates survolées. À y regarder, les efforts de la marcheuse paraissent faciles, paraissent calmes et mesurés parce que son corps tout entier est taillé par le mouvement à tel point que l’effort nimbe sa silhouette d’une sorte d’assurance paisible, et pourtant son regard pâle oscille parfois, se détache du chemin pierreux pour épouser le vide, la pente brisée qui dégringole jusqu’à la vallée, et tout ce qui est laissé derrière. Ces œillades furtives qui tournent le visage de la marcheuse vers le soleil dévoilent une peau hâlée et des tempes luisantes. Les cheveux sont blonds vénitiens, noués en une longue natte qui vient s’ébattre sur les poches du sac de randonnée qu’elle transporte sur son dos et il arrive aussi qu’un pendentif de bois sculpté, ficelé par une cordelette de cuir sombre s’échappe du col de son T-shirt. Le grigri est replacé dans le creux lisse qui sépare ses deux seins aussi souvent qu’il le faut. Dans le sillage de la marcheuse, dans son ombre, suit un homme grand et noueux. Sa face est tannée et ses yeux sont noirs et plissés et pleins d’appréhension et une cicatrice lui strie le mollet gauche et vient s’enrouler autour du genou en une boursouflure blafarde. L’homme est plus jeune qu’il n’en a l’air et en cherchant bien, en dépit des stigmates et de la préoccupation, en dépit des rides prématurées, il y a des signes qui laissent penser qu’il n’a pas encore eu quarante ans. À voix haute l’homme dit nous ferons halte un peu plus loin lorsque nous aurons franchi cette crête devant nous ferons halte il y aura de l’eau et nous nous reposerons un peu avant de poursuivre et la marcheuse ne répond rien mais elle Page 1 acquiesce imperceptiblement, pour ne pas que son rythme lui échappe. La voix de l’homme est sèche et tremblante et elle semble grésiller dans la lumière, dans la chaleur frémissante qui imbibe les pierres. Lorsqu’ils débouchent sur la première pâture l’horizon s’écartèle devant eux, entre les pics qui s’érigent tout autour, coiffés de nuages et d’une glace qui ne fond jamais, et à cet instant, parce que cela s’y prête, parce que l’air est pur et qu’ils voient très loin, la marcheuse et l’homme prennent simultanément une grande inspiration. Plus loin, il y a un ruisseau qui scintille. Ils marchent jusqu’aux galets lustrés sans rien changer à l’ordre, elle devant, toujours, et lui derrière. La marcheuse se déhanche et se débarrasse de son sac dans l’herbe où elle s’accroupit pour puiser l’eau claire, la porter jusqu’à sa bouche ruisselante, en asperger la moiteur de sa nuque et l’homme se tient un peu plus loin pour l’observer, pour écouter ses aspirations sans gêne, et il attend que la marcheuse ait fini de boire pour se désaltérer à son tour. Au-dessus, le ciel est d’un bleu impeccable. Les bulles surgissent en babillant depuis le goulot de la gourde immergée que l’homme tient sous la surface, mais pas un seul instant il ne quitte la marcheuse du regard. Il y a de l’eau là-haut fait l’homme ne sois pas inquiète si je remplis la gourde maintenant c’est seulement pour la route qui reste si tu as soif il suffira de me le dire. La marcheuse pose sur lui un regard égal et quelques mots lui échappent pour la première fois depuis qu’ils ont commencé à marcher. Je ne sais pas où nous allons il y a un chalet là-haut demande-t-elle et sa voix est grave et belle et l’homme regrette qu’elle n’ait pas parlé davantage sur le chemin qui a précédé. Oui confirme l’homme oui c’est un chalet et ce faisant il réajuste la bandoulière de la carabine qu’il trimballe sur son épaule. La marcheuse baisse les yeux à cet instant, comme par pudeur, comme pour ne pas voir le confort ou l’inconfort avec lequel la carabine est portée. Ils attendent ensuite en silence près du ruisseau qui susurre. L’homme avise la vallée mais aussi parfois la marcheuse qui se tient prostrée dans l’herbe, et il se fait la réflexion que l’immobilité ne lui sied pas du tout, avec ces guibolles dégingandées dont elle n’a pas l’air de savoir quoi faire elle ressemble à un oiseau brisé, un rapace auquel on aurait interdit le ciel. Le regard de l’homme oscille entre la marcheuse et le panorama, la fumée lointaine dont ils aperçoivent les minuscules panaches, sans vraiment savoir quel spectacle le désole davantage. Lorsque plusieurs minutes se sont écoulées de cette manière l’homme farfouille dans sa besace d’où il extirpe deux gâteaux secs mouchetés de raisins de Corinthe. Il place l’un des biscuits dans sa propre bouche avant de lancer l’autre en cloche, en direction de la marcheuse. J’aimerais arriver là-haut avant la nuit annonce-t-il pendant qu’elle mange quand tu auras fini il faudra que l’on reparte et l’homme se surprend à espérer que la marcheuse lui réponde encore, lui adresse ne serait-ce qu’un seul mot mais son souhait est crucifié par les secondes qui suivent et le clapotis dérisoire de l’eau. Ils laissent le ruisseau derrière eux et la marcheuse déploie ses longues jambes et prend docilement la position de tête, comme l’homme le lui avait demandé au tout début, avant même qu’ils n’entament l’ascension. Aux plantes grasses du pâturage, à l’horizon immense et bleu succède l’ombre d’une grande sapinière, des troncs violacés et très droits qui dégorgent de la senteur de la résine. Ils cheminent ainsi durant de très longues heures sans pause et sans paroles, malgré ces bois resserrés tout autour d’eux, parce qu’il n’y a qu’un seul chemin et qu’une seule montagne et qu’ils ne risquent pas de se perdre. Peu avant la seconde pâture, la marcheuse s’arrête brusquement et son corps semble se tendre vers l’avant et son poids bascule sur ses cuisses et au même instant un raclement, la rumeur d’un déplacement furtif se fait entendre plus loin à l’orée de la forêt de conifères. La marcheuse s’accroupit et l’homme suit son exemple et ils attendent. Quand les bruits recommencent l’homme semble hésiter puis il esquisse un geste pour signifier qu’il leur faut rapidement quitter le chemin et ils s’avancent courbés, cassés en deux entre les arbres à la perpendiculaire du sentier…

 

Et comme toujours, la suite sur le blog du Trophée Anonym’Us :

http://trophee-anonymus.blogspot.fr/2016/10/nouvelle-n5-ascension.html?spref=fb

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