Je suis un poil en retard…

Je sais, je sais. Mais bon c’est bien aussi de patienter, d’attendre et de sentir la tension monter jusqu’à l’arrivée de la vingtième nouvelle du Trophée Anonym’us, non ?

Encore deux nouvelles, puis viendra pour les jurés, le temps des délibérations ou plutôt du classement.

En attendant, découvrons :

Quelques heures de civilisation.

 

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Le problème est simple : tu veux monter dans le train,
mais t’as pas de billet. Départ dans trois minutes. Les
contrôleurs se campent devant chaque voiture. Tu
t’approches, aimable, conciliante, avec, sur les lèvres, un
sourire calculé. « Bonjour. » Le gars te considère d’un œil
complètement morne, sans répondre ni sourire. Tu respires.
Tu prends ta voix la plus contrite et agréable. « Excusez-moi.
Désolée de vous déranger. » La politesse. C’est terrible mais
t’y peux rien. L’autre continue d’ignorer ta présence. Tu te
lances quand même. Tu racontes les dernières heures
passées. Comme quoi t’as un billet pour rentrer à Toulouse
demain. T’étais censée dormir chez un copain, le genre
instable pour peu que ça veuille dire quelque chose. Manque
de chance, le copain en question il a piqué une crise et il t’a
foutue dehors. Dommage. (Le contrôleur te dévisage d’un
regard de poisson crevé, l’air de dire « elle a pas fini de me
gonfler celle-là ? ». Bah non, désolée monsieur, j’ai pas fini).
Bon, donc le copain il t’a jetée dehors. Physiquement. Et
t’as nulle part où dormir ici, c’est-à-dire au Mans ; t’es à la
rue, et globalement plutôt dégoûtée. À cette heure il n’y a
plus de train pour Toulouse. Un hématome s’élargit, gonfle et
empire sur ta pommette. La moitié gauche de ton visage
mesure le double de ta tête entière. Heureusement t’as des
potes pas trop loin, à Nantes, qui pourront t’héberger et te
consoler. (Précisément la destination de ce train : ça tombe
bien !) À ce moment de l’histoire tu fais une pause. Sourire
engageant. Le contrôleur s’en bat les reins, quelque chose de
violent. Il lâche trois petits bâillements rapprochés. Tes
neurones commencent à chauffer, tu te dis que, si t’avais un
objet contondant, tu laisserais tomber la diplomatiesupplication
pour en revenir au bon vieux coup dans les
gencives. Mais tu respires à fond en essayant de te calmer.
Après tout il doit avoir ses propres problèmes, le contrôleur,
et peut-être que les tiens font pâle figure à côté. Mais il
pourrait au moins faire l’effort de mimer un quelconque
intérêt pour ta petite personne à la pommette enflée.
Passons. Tu en viens au nœud du problème. Départ dans
une minute. « Donc j’ai un billet pour faire Le Mans-Toulouse
(tu exhibes le billet en question), mais demain. C’est un
trajet beaucoup plus cher que Le Mans-Nantes. Est-ce que je
peux monter dans le train, histoire de pas dormir dehors, et
en échange vous prenez le ticket ? » Pleine d’espoir vis-à-vis
de l’humanité, tu guettes la réponse. Le contrôleur bâille :
« C’est pas du tout le même trajet ». Départ dans trente
secondes. T’as envie de répondre sans blague connard. À la
place tu mobilises toutes tes forces pour continuer à sourire,
et dans ton état, le sourire, ça fait mal (toi au moins t’aurais
une bonne excuse). Tu te permets obligeamment d’insister.
« Je sais. Mais mon billet coûte beaucoup plus cher que ce
trajet-ci, et j’ai pas d’endroit où dormir, et franchement, il
fait froid. » Coup de sifflet. « Ça va pas être possible »,
répond le type. T’as envie de hurler. De lui foutre les doigts
dans la bouche pour l’obliger au moins à sourire, et mieux,
lui arracher les lèvres. Tu dis : « D’accord, merci », avant de
te détourner. Tu te ravises : ça va pas de rester aussi polie
avec un enfoiré pareil ? Tu te retournes, les portes sont
encore ouvertes, tu dis « merci pour votre compréhension ! »
d’une voix coléreuse, mais tu t’aperçois qu’il te tourne déjà le
dos, le contrôleur, il discute avec ses collègues, il te calcule
plus. Est-ce qu’il t’a jamais calculée ?
Qu’à cela ne tienne. Le dernier train pour Nantes part dans
vingt minutes. Tu respires. Tu ravales ton venin. Tu attends.
Ton souffle fait de la vapeur. On est début octobre et le froid
s’infiltre partout. T’as bien essayé d’aller changer ton billet au
guichet, tout à l’heure. Mais ça coûtait plus de trente euros et
t’as pas un kopeck en poche.
Douze flics débarquent sur le quai, bombe lacrymo à la
main, suivis d’une milice à la solde de la SNCF. Ça nous fait
une vingtaine d’uniformes. Vous reprendrez bien un peu de
sécurité ? Tu les surveilles du coin de l’œil, pas tranquille. Y a
rien à faire ; t’as beau te savoir innocente, après quelques
gardes à vue, quelques insultes, quelques claques et
menaces de mort en complément, les flics, tu te méfies.
Tu fumes clope sur clope pour faire passer la haine (mais
elle passe pas. T’as beau y faire. Elle passe plus). Le dernier
train se pointe. Les flics se mettent en mouvement. Tu les
suis des yeux. S’ils montent ça va vraiment être la merde. Ils
s’adressent à un passager : « Ils sont descendus ?
– Ouais je crois… j’sais pas. »
Ils fouillent le quai sans monter dans le train. Les
contrôleurs ne sont pas aux portes. Soulagée, tu t’engouffres
dans le wagon-restaurant. Le train ne démarre pas. Tu
surprends une discussion entre un voyageur et la vendeuse
du wagon-restaurant. « Pourquoi y a la police ?
– Deux passagers en fraude, ils ont pas donné leur nom
pour l’amende. »
Nerveuse, tu ris toute seule. Les gens te matent comme si
t’étais folle. Vingt flics mobilisés pour deux fraudeurs. C’est
mal barré. Le train accuse vingt minutes de retard, bloqué
pour cause de descente de police. Tu observes le quai mais
tu sais pas s’ils les ont trouvés ou pas. Tu pries que non.
Le train démarre enfin. Les contrôleurs effectuent un
premier passage. Y en a un qu’a une tête sympa. Alors tu te
dis : pourquoi pas ? Deux connards de suite ça fait mince en
probabilités. Bon, tu te dis aussi que, dès qu’il y a de
l’uniforme en jeu, la probabilité de mesquinerie grimpe à
90 %. Mais tu essaies quand même. Parce que t’es conne.
Parce que t’as envie d’y croire. Parce que tu veux pas rester
comme ça, toute pleine de rage tremblante, à cracher dans
ta tête, et t’attends qu’une chose, c’est qu’on te détrompe.
Malgré les coups que t’as pris. Malgré l’élancement sur ta
joue.
Tu te jettes à leur poursuite. Tu en recroises un (celui qu’a
une bonne tête) en première classe. Chance : il n’est pas en
train de contrôler. Tu lui souris. Deuxième topo, échec et
mat. Le type s’en branle à un point pas possible. Il dit :
« C’est pas le même trajet » (SANS. BLAGUE.) Même pas il
te demande si ça va, même pas il montre un signe
quelconque de sollicitude.
« Je vais vous faire un ticket. C’est soixante-sept euros.
– Monsieur, vous avez pas écouté. J’ai pas d’argent.
– Alors je vais vous faire une amende. Vous avez une pièce
d’identité ? »
Tu le regardes, effarée. Il sourit, lui. Il s’en fout. C’est pas
sa pommette. Pas son ami. Pas sa vie.
Tu donnes ta carte d’identité. C’est là qu’elle arrive dans ta
tête, l’explosion. T’aimerais tellement avoir une bombe dans
ton sac trop lourd, et en plus t’as mal à la joue. En regagnant
le wagon-restaurant tu te mets à haïr tous les passagers.
Parce qu’ils sont en règle. Parce qu’ils ont un endroit où
dormir. Parce qu’ils s’en foutent. Et surtout, surtout, parce
que, quand ils sourient au contrôleur, c’est sincère. Pas
besoin de calculer.
Les minutes qui suivent, tu fulmines, tu serres les poings,
t’as envie de défoncer quelque chose ou quelqu’un. Tout le
trajet tu pries qu’une bombe explose. Mais ça marche pas.
Les terroristes ils sont jamais là quand t’as besoin d’eux. Eux
aussi, ils s’en foutent.
T’as de l’acidité qui suinte de tous tes pores. Avec ton gros
pansement, ton gros sac à dos et ton envie de buter le
monde entier, tu passes pas inaperçue. En plus tes mains
tremblent. Tu croises ton regard dans la vitre : tes cheveux
partent en couille, t’es en sueur. Les gens t’observent, de
biais, en croyant que tu les vois pas.
T’as pas l’air net, c’est clair. Les passagers se disent :
« timbrée ». Bah peut-être. Ce serait même salutaire, en fait,
vu le nombre de violences, sous multiples formes, que tu
reçois, sans qu’elles te soient forcément destinées, en juste
une demi-journée de civilisation. Ne pas péter les plombs,
elle est là, la folie, si elle existe. Les gens, t’aimerais bien
qu’ils soient morts.
Une fille monte à l’arrêt suivant. Jean, manteau, baskets
élégantes, noir et or, Adidas. Elle traverse le wagonrestaurant
pour aller vers la seconde classe. Nerveuse,
furtive. Les fraudeurs se reconnaissent entre eux : tu lui
adresses un sourire qu’elle peut pas voir.
Tu la recroises, dix minutes plus tard, en cherchant des
toilettes sans file d’attente, assise sur la banquette entre
deux wagons. Sans bagage, les mains crispées derrière ses
genoux. Elle a gardé son manteau. Avec toujours cette tête
de proie qui se cache. Un renflement bizarre sous le
manteau. Enceinte. Ou autre chose. Avec les temps qui
courent. Autre chose.
Tu tires la chasse et tu te dis que tu te fais des films, que
BFM-TV a pénétré dans ta tête malgré toutes tes précautions.
Quand tu repasses dans l’autre sens, elle n’est plus là.
Arrêt suivant. C’est pas ta gare. Mais tu sors. Tu finiras en
stop, même s’il fait déjà nuit. Nantes n’est qu’à une heure de
voiture. Une intuition. Les fraudeurs se reconnaissent
mutuellement. Mais aussi ceux qui ont envie que tout
disparaisse autour d’eux.
Tu entends l’explosion, t’es déjà à l’autre bout du quai.
Tu te retournes pas.

Trophée Anonym’us, nouvelle n°20.

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